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01/01  L'Open Source et l'ère du Service
par Alain Lefebvre, Vice-Président du groupe SQLI

Les clients savaient qu'ils n'achetaient pas des ordinateurs (des boîtes !) pour gérer leurs entreprises, ils sont en train de réaliser qu'ils n'achètent pas non plus des logiciels pour réaliser leurs applications. En réalité, ce qu'ils veulent acheter, ce pour quoi ils sont prêts à payer, ce sont des résultats et non simplement des applications qui tournent sur des ordinateurs. Et ces résultats s'obtiennent par de l'accompagnement, donc de la prestation de services.

Nous sommes désormais dans l'ère du service, après avoir vécu successivement l'ère du matériel puis l'ère du logiciel.

De l'ère du matériel à l'ère du service

L'ère du matériel s'est appuyée sur les mainframes au niveau architecture et sur le cobol au niveau outil, l'un apportant l'infrastructure standard, l'autre, l'outil standard connu par tous. Dans ce contexte, l'ère du matériel a également été l'âge d'or des constructeurs parmi lesquels IBM dictait l'évolution du marché. Avec l'irruption du PC, nous sommes passés à l'ère du logiciel. Celle-ci reposait sur le client-serveur au niveau architecture et sur les progiciels, une notion relativement récente, au niveau outil. Cette fois, ce sont les éditeurs de logiciels qui imposaient leur loi (avec Microsoft et Oracle comme exemples emblématiques).

Aujourd'hui, l'ère du service repose sur le Web et l'Internet (niveau architecture/infrastructure) et sur les logiciels Open Source (niveau outil/technologie). Dans cette nouvelle ère du service, ce sont les prestataires de services, intégrateurs naturels des projets Open source, qui deviennent les nouveaux acteurs incontournables.

Le mouvement Open Source moteur...

Un signe révélateur que le changement en cours est considérable et que c'est bien le mouvement Open Source qui en est le moteur, est que ce sont désormais les projets à code source ouvert qui déterminent quelles sont les technologies standards. C'était déjà vrai pour ce qui est de l'infrastructure de l'Internet, c'est désormais avéré dans le domaine des logiciels plus généraux. SOAP (Simple Object Access Protocol) est le dernier exemple en date qui confirme cette évolution.

Si SOAP a été adopté par Oracle (après qu'IBM, entre autres, s'est déclaré en sa faveur) c'est d'abord parce que cette RPC (Remote Procedure Call) est supportée par la communauté Open Source dans le cadre du projet XML-Apache, alors que SOAP provient de Microsoft à l'origine. Oui, vous avez bien lu, un standard Microsoft adopté par Oracle !

Mais justement, c'est bien parce qu'il a été validé par la communauté Open Source que SOAP est devenu un " vrai " standard. Rappelons que la plupart des éléments sur lesquels repose l'Internet à ce jour sont des projets Open Source, SOAP ne fait que s'inscrire dans cette lignée.

Il faut être lucide, ce ne sont plus les éditeurs de logiciels qui dictent les directions et les conditions d'évolution de la technique, ce sont désormais les projets indépendants et les acteurs qui y contribuent (comme Red Hat avec Linux).

Les changements à venir dans l'organisation de l'industrie informatique sont considérables : on va assister à un amoindrissement radical de la position des éditeurs de logiciels, à un retour en force des constructeurs ayant la bonne attitude (IBM et VA Linux montrent la voie) et à l'émergence d'une nouvelle catégorie d'acteurs du service : les intégrateurs Open Source.

Déjà, certains éditeurs de logiciels choisissent de placer leurs produits en OSS (Open Source Software) afin de leur assurer une plus grande diffusion et de tels comportements vont se multiplier. On a même donné un nom à cette tendance : " l'abandonware " !

Les derniers éditeurs en date à avoir adopté la publication du code source, pour tout ou partie de leurs produits, sont Progress, Ilog, Prolifics et SAP. Oui, même un grand acteur comme SAP comprend qu'il a beaucoup à gagner avec l'Open Source. Dans le cas de SAP, c'est son SGBDR (Système de Gestion des Bases de Données Relationnelles) qu'il propose à la communauté des développeurs. Revenons sur ce cas précis et examinons-en les motivations...

SAP...

Courant 1998, les spéculations et rumeurs allaient bon train sur le SGBDR que SAP pouvait ou allait racheter. Sybase et Informix étaient les plus souvent cités car, même si les installations de l'ERP (Enterprise Resource Planning) SAP/R3 reposaient majoritairement sur Oracle comme base de données, l'opposition et la concurrence entre les deux éditeurs étaient vives. Il apparaissait donc naturel que SAP veuille pratiquer l'intégration verticale en rachetant un éditeur de SGBDR, afin de proposer sa base de données plutôt que celle d'Oracle, éditeur d'ERP lui aussi.

Finalement, SAP s'est contenté de passer un accord avec Software AG (entre compatriotes, on se comprend !) autour du SGBD Adabas. A travers cet accord, SAP obtenait le droit de développer et de revendre sa propre version d'Adabas, renommée SAPdb pour l'occasion. Dans un premier temps, les suites de cet accord n'ont pas été très visibles, SAP n'a pas beaucoup poussé SAPdb et les observateurs ont commencé à l'oublier...

C'est que SAPdb n'avait pas beaucoup de crédibilité dans le monde des bases de données, dominé par Oracle et DB2 (d'IBM). Peu de gens savent qu'il est dérivé d'une souche d'Adabas, même cette dernière ne jouit pas d'une grande popularité. Bref, un coup pour rien et retour à la case départ pour SAP dans le domaine des SGBD... Jusqu'au mois d'octobre 2000 où SAP annonçait que SAPdb devenait un produit Open Source !

Par ce changement d'attitude, SAP vise deux objectifs : rendre populaire (et crédible !) un produit complet, dans un secteur où la " concurrence " n'est pas encore très fournie en produits d'envergure, et partager les frais d'évolutions de SAPdb avec la communauté des développeurs. Ça peut marcher parce que, effectivement, le rayon " SGBDR " n'est pas encore très encombré dans l'entrepôt de l'Open Source. Le leader de la catégorie est actuellement le projet MySql suivit par PostgreSQL. MySql peut faire sourire au premier abord, mais il faut se méfier des projets qui n'ont l'air de rien et qui deviennent des standards, simplement parce qu'ils sont adoptés largement par les développeurs (c'est ainsi que Linux a atteint son statut actuel).

A côté de ces deux projets connus et soutenus (on trouve des spécialistes aussi bien en support que dans l'édition de distributions de MySql ou PostGreSQL comme GreatBridge, Abriasoft ou Nusphere), on peut citer quelques outsiders comme Interbase dont Borland ne sait que faire depuis des années.

Bref, la place de " Linux des SGBDR " est clairement encore à prendre et SAP vise cela.

Si SAPdb devient le SGBDR de référence grâce au levier de l'Open Source, alors la question de la crédibilité sera levée et SAP pourra le pousser face à Oracle. D'une pierre, deux coups : si SAPdb devient populaire, il y aura plus d'efforts investis dans son évolution, ce qui répartit les frais et contribue à sa montée en puissance (sans doute même verra-t-on apparaître une offre tierce comme elle se développe actuellement autour de MySql...). Voilà pourquoi SAP a tout intérêt à échanger quelques maigres revenus de licences autour de SAPdb en contrepartie d'une vraie popularité, qui entraînera crédibilité et notoriété.

IBM...

Un autre qui a compris que la bataille des parts de marché se jouait aussi grâce au levier de l'Open Source, c'est IBM. Reprenons encore l'exemple du marché des SGBDR pour illustrer comment IBM compte tirer parti du mouvement Open Source pour grignoter Oracle (encore lui)...

Depuis quelques mois, IBM proclame qu'il contribue largement au développement et à l'évolution de MySql (encore lui). Pourquoi IBM fait-il cela ?

Le calcul d'IBM est le suivant : en déversant dans MySql de larges portions de codes de DB2, IBM va influencer les fondements de MySql. Progressivement, les API (Application Program Interface) vont devenir compatibles (si ce n'est identiques), de même pour la structure de stockage. Ainsi, les utilisateurs de MySql qui veulent monter en gamme (suite à un accroissement de besoin ou pour supporter la montée en charge), vont se tourner plus naturellement vers DB2 que vers Oracle, CQFD...

En fait, les éditeurs vont être de plus en plus souvent confrontés à un choix cornélien : soit s'ouvrir aux OSS et compenser les revenus des licences par le service (la part du service représente déjà la moitié des revenus d'IBM -à travers IBM Global Services-, c'est surtout l'activité qui croît le plus vite et qui est la plus rentable...), soit être progressivement marginalisés...

On pourrait rétorquer que l'abandonware indique surtout le degré de désespoir d'éditeurs en perte de vitesse, qui ne savent plus quoi faire pour inverser la tendance. C'est sans doute vrai pour quelques-uns, mais l'attitude de SAP et d'IBM ne relève pas précisément du " mouvement de la dernière chance "...

Les sociétés de services basculent vers l'Open Source

Plus intéressant encore que la tendance " abandonware " des éditeurs de logiciels, on constate que ce sont désormais les sociétés de services qui basculent vers l'utilisation déclarée de l'Open Source. Ainsi, elles sont de plus en plus nombreuses dans ce cas et presque toutes mettent en avant un projet favori (souvent ce projet est issu d'un développement interne qui a été publié) : Microstate, Mortbay Consulting, Diamond Technology Partner, Egrail inc, Metatdot inc, Akopia, ArsDigita, Semiotek et autres, avec des projets allant du serveur d'applications Java à l'outil de groupware, en passant par l'application de gestion des incidents.

Indubitablement, il se passe quelque chose de profond et de fort du côté de l'Open Source. Nous n'en voyons encore que les premiers signes, mais de plus en plus de gens sont désormais convaincus que c'est bien de ce côté qu'il faut attendre le changement. Un sondage organisé par TechMetrix indique que 54% des répondants escomptent " un changement énorme dans l'industrie informatique " grâce à la croissance du mouvement Open Source. Déjà, on recense près de 250 000 contributeurs (développeurs, testeurs, documentalistes) répartis dans le monde entier (les USA mais aussi l'Allemagne arrivent en tête des pays les plus représentés, source : www.ibiblio.org/osrt/develpro.html).

Au niveau des conséquences prévisibles, on peut déjà en citer deux : les Unix des constructeurs vont disparaître, remplacés par Linux, et tous les éditeurs de logiciels vont devoir afficher une stratégie Open Source.

Nous avons déjà largement abordé ce dernier point mais on peut conclure en prévoyant que, tout comme en 1996/97 où chacun devait afficher sa compréhension du phénomène Internet (et la stratégie correspondante), chaque éditeur devra bientôt montrer qu'il a compris les mécanismes du mouvement Open Source et expliquer comment il compte en tirer parti. Le phénomène dépasse désormais la seule communauté des développeurs, pour toucher l'industrie du logiciel dans son ensemble.

Linux remplace les Unix " propriétaires "...

Linux qui remplace les Unix " propriétaires " est une tendance lourde qui a déjà largement commencé à produire ses effets. Le premier à franchir le Rubicon fut SGI, et les autres (IBM, HP, etc.) vont l'imiter tôt ou tard.

En effet, quel est l'intérêt pour un constructeur de continuer à dépenser de l'argent et mobiliser des ressources pour maintenir une version d'Unix de moins en moins attractive alors que, progressivement, le support de Linux devient un argument de vente ?

Le dernier à résister devrait être Sun car il présente deux caractéristiques uniques vis-à-vis du peloton des constructeurs : c'est celui qui a l'Unix le plus populaire (Solaris) et c'est aussi celui qui a le plus à perdre dans cette évolution vers Linux... Pour les autres, la messe est dite : ce sera Linux pour tous.

Un gagnant de cette nouvelle donne ? VA Linux. Ce constructeur de serveurs a intégré cette nécessité (utiliser Linux comme plate-forme système) depuis le départ, il est donc mieux placé que les suiveurs pour en profiter.

Face à une innovation majeure qui accumule les succès, les sceptiques rétorquent toujours que la portée est limitée (aujourd'hui, il est de bon ton de prétendre que l'Open Source est limité aux couches systèmes et ne produira rien de significatif en dehors de Linux...) alors qu'il n'en est rien !

Il y a 15 ans, les gens disaient : " Les bricoleurs de la FSF (Free Software Foundation) ont développé quelques belles démonstrations mais rien de sérieux ni d'utilisable ". Le projet GNU démontra le contraire. Les détracteurs dirent alors : " OK, le toolkit GNU est intéressant mais on est encore loin d'un système complet et opérationnel ". Linux est apparu. Aujourd'hui, les mêmes prétendent qu'il ne faut rien attendre au-delà des couches systèmes. Pourquoi devrions-nous les croire alors que le passé a toujours donné tort à ces pessimistes ?

Le fait est que, même pour des solutions très exigeantes comme les suites bureautiques, Star Office est désormais considérée comme une alternative viable à MS Office ou GIMP comme un concurrent de Photoshop !

En vérité, c'est que de plus en plus de domaines sont touchés par des projets significatifs les uns après les autres. Dans un secteur que je connais bien, je vois que les serveurs d'applications basés sur Java disponibles en Open Source, sont de plus en plus nombreux et de plus en plus crédibles. Couche après couche, la progression se poursuit, aucun domaine ne sera épargné !

Alors...

Arrivé à ce point, on va me dire : " OK, les développeurs aiment les projets à code source ouvert et alors ? Ce n'est pas pour autant que les clients, les vrais utilisateurs, vont les adopter massivement ! ". Détrompez-vous, cette adoption a déjà commencé et ce pour [principalement] deux raisons : la qualité (et donc la fiabilité) des projets Open Source est bien meilleure que celle des projets " propriétaires ", et la pérennité est sans commune mesure.

Le détail de ces affirmations le mois prochain dans ma prochaine chronique décryptage " pourquoi les projets Open Source sont-ils supérieurs ?"...

 

Alain Lefebvre, Vice-président du groupe SQLI - novembre 2000
www.alain-lefebvre.com


Voir également :

Article : 07/99 La qualité web creuse l'écart
Article : 09/99 Mettez de l'intelligence dans votre site

 
  Conception & Design par Groupe SQLI MàJ le 20 mars 2002
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